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23 octobre 2018

Liza Yelle

Conseillère juridique volontaire

 

Vendredi le 5 octobre, je me rends à la rencontre des avocates de la Red de abogadas del Sur dans la ville de Choluteca au sud du Honduras. Ces jeunes avocates travaillent avec dévouement et de manière bénévole sur des causes qui font avancer la défense des droits humains dans le pays. Ce matin-là, je me présente dans le but d’accompagner l’avocate Gissela Castillo à la cour, elle qui doit défendre une jeune femme lors de son audience initiale. Cette dernière fait face à des accusations pour crime d’avortement.

 

À mon arrivée, Gissela est en train d’aider la jeune accusée à préparer son témoignage. Sara n’a que vingt ans. Elle affiche un sourire timide et de beaux grands yeux dans lesquels il est possible de percevoir le désespoir. C’est en écoutant attentivement le témoignage troublant de Sara ce matin-là que je réalise qu’il ne s’agit pas seulement d’une histoire isolée, mais plutôt d’un cas typique qui reflète plusieurs des grands problèmes qui affligent les jeunes Honduriens.

 

Dans les deux prochains articles, je propose d’explorer certains de ces problèmes auxquels les jeunes au Honduras doivent faire face quotidiennement, à travers le parcours et les difficultés avec lesquels Sara a dû composer dans sa jeunesse et au début de sa vie adulte, en commençant par celles économiques.

 

 

Pauvreté et migration

 

Sara souffre de nombreuses insécurités. Elle a notamment une terrible peur du rejet. Alors qu’elle n’avait que quatre ans et son jeune frère quatre mois, leur mère les a abandonnés pour aller vivre aux États-Unis. La psychologue qui accompagnait Sara m’a expliqué qu’il est courant d’observer de graves impacts psychologiques sur les enfants abandonnés par un parent. Chaque année au Honduras, des milliers de parents sont victimes de migrations forcées et se voient contraints de prendre la décision déchirante de laisser leurs enfants, car ils ne trouvent pas d’autres solutions pour subvenir à leurs besoins. Cette problématique est particulièrement d’actualité, au moment-même où une caravane de plus de 3000 migrants honduriens est en chemin vers les États-Unis.

 

Selon les données de 2017 de l’Institut national de statistiques, plus des deux tiers des habitants du Honduras – le Honduras en compte 9 millions – vivent au sein d’un ménage en situation de pauvreté. De ce nombre, le quart vivent dans une situation de pauvreté relative et près de 45 % dans l’extrême pauvreté (c’est-à-dire que leurs revenus sont inférieurs à la valeur du panier alimentaire de base). Pour donner une idée de l’importance du phénomène de la migration économique, en 2017, l’envoi de fonds en provenance de l’étranger a atteint les 4010 millions de dollars américains, soit 18,4 % du produit intérieur brut du pays. En deux ans au Honduras, je n’ai toujours pas rencontré un Hondurien qui ne compte pas au moins un membre de sa famille à l’étranger.

 

Sara m’a expliqué que sa mère les a toujours perçues, elle et son frère, comme un fardeau et ne s’est jamais vraiment préoccupée d’eux. Lorsqu’elle les a abandonnés, elle les a laissés au soin de sa propre mère, qui elle-même avait de la difficulté à rejoindre les deux bouts. Au fil des années, Sara et son frère ont même dû à une occasion présenter une dénonciation aux autorités contre leur mère, car celle-ci avait arrêté de leur envoyer de l’argent pour subvenir à leurs besoins.

 

 

Planification familiale des jeunes femmes

 

Au Honduras, il y a un très grand manque de politiques publiques en ce qui a trait à la promotion et la protection des droits reproductifs des femmes et de la planification familiale. Malgré le fait qu’un guide d’éducation sexuelle ait été élaboré pour les écoles, la mise en œuvre de ce guide reste difficile en raison de l’influence des groupes religieux dans le pays. Environ 45 % des grossesses chez les jeunes de 15 à 19 ans ne sont pas planifiées. De plus 42 % des jeunes femmes de cette même tranche d’âge affirment que leurs besoins en matière de contraception ne sont pas satisfaits. Par ailleurs, depuis 2009, l’utilisation de la pilule du lendemain est illégale.

 

Quelques semaines après la rencontre de son nouveau copain, Sara est tombée est enceinte. Malgré les difficultés de la vie et le fait qu’elle ne trouvait toujours pas d’emploi, elle désirait garder l’enfant ; elle était heureuse.

 

À la fin de l’été, la mère de Sara est venue au Honduras. Elle n’avait pas visité le pays depuis qu’elle était partie quinze ans plus tôt. Lorsqu’elle a appris que sa fille était enceinte, elle est devenue extrêmement colérique. Elle a poussé violemment sa fille et l’a menacée à plusieurs occasions que si elle ne se faisait pas avorter, elle tuerait elle-même le fœtus. La mère du copain de Sara, qui a été témoin de cette violence, est d’ailleurs allée porter plainte à la police.

 

La mère de Sara n’est restée qu’un mois au Honduras, une période suffisante pour faire des ravages dans la vie de ses enfants. Elle a réellement effrayé sa fille enceinte de quatre mois. Sara, qui ne souhaite que d’être acceptée par sa mère, a alors décidé d’utiliser les pilules abortives qu’on lui avait fournies.

 

L’avortement au Honduras demeure interdit encore aujourd’hui. Explorons cette pratique au travers de l’expérience qu’a vécu Sara depuis la procédure d’avortement.

 

 

Sensationnalisme des médias et vie privée

 

Peu après avoir utilisé les pilules, Sara a commencé à avoir des douleurs intolérables et a décidé d’aller à l’hôpital. Là-bas elle a perdu le fœtus et on a retrouvé des traces des pilules abortives dans son corps. Un membre du corps hospitalier a appelé les autorités et, très rapidement, des médias se sont présentés à l’hôpital. Sara me mentionne qu’elle était toujours sous le choc, en douleur et avait les jambes tâchées de sang quand les médias locaux ont commencé à la photographier dans sa chambre d’hôpital. Elle apparaît sur les photos accompagnée par des agents policiers, à l’image d’une criminelle que l’on doit surveiller.

 

Au Honduras, il y a peu de respect pour la vie privée de la part des médias. Les morts sont filmés de près sans aucune censure, la douleur du peuple est toujours transmise en direct à la télévision. Le cas de Sara n’est pas différent. Sa photo est apparue dans tous les journaux locaux et quelques nationaux, ainsi que sur plusieurs chaînes de télévision locales. En plus de diffuser son image et les accusations portées contre elle, on a fait circuler des histoires inexactes au sujet de sa vie personnelle.

 

Vendredi le 5 octobre, au moment de l’audience initiale de Sara, plusieurs médias locaux se présentent devant le palais justice afin d’obtenir quelques images et satisfaire leur besoin de sensationnalisme. Heureusement, un problème technique commun au Honduras joue en sa faveur. Puisqu’il n’y a pas d’électricité ce jour-là à la Cour, l’audience a lieu dans les bureaux du ministère public, sans que les médias en soient informés. Certains réseaux n’hésitent toutefois pas à rappeler au public la tenue de l’audience de Sara et à faire circuler sa photo.

 

 

La criminalisation de l’avortement au Honduras

 

Sara a été accusée en vertu de l’article 126 du Code pénal hondurien, qui prévoit qu’une femme qui interrompt volontairement sa grossesse fait face à une peine de 3 à 6 ans de détention. Le Honduras est un des six pays dans les Amériques qui pénalise l’avortement en toutes circonstances. On ne reconnaît même pas les trois exceptions reconnues par le droit international des droits de la personne, c’est-à-dire lorsque la vie de la femme est en danger, lorsque le fœtus souffre de graves anomalies et lorsque la grossesse est le résultat d’un viol ou d’inceste.

 

Toutefois, dans un pays où les viols sont fréquents et où la pauvreté règne, cette interdiction ne décourage pas les femmes de prendre la difficile décision de mettre fin à leur grossesse prématurément. Elles sont alors forcées d’avoir recours à des méthodes clandestines qui mettent leur vie en péril. Chaque année, les hôpitaux publics évaluent recevoir entre 14 000 et 15 000 femmes ayant subi un avortement. Il s’agirait de la deuxième cause d’admission dans les hôpitaux publics.  Un nombre important de très jeunes filles auraient recours à l’avortement clandestin. En 2015, par exemple, au moins 102 filles de moins de 14 ans auraient été admis à l’hôpital pour cette raison. De toutes les morts maternelles dans les hôpitaux, 12 % seraient dues à des avortements clandestins.

 

À partir de 2015, le Congrès national a commencé à discuter de l’élaboration d’un nouveau Code pénal, qui tarde à entrer en vigueur. À cette occasion, plusieurs groupes des droits des femmes se sont mobilisés, entre autres par l’entremise de la Plataforma Somos Muchas, un collectif d’organisations et de féministes indépendantes, afin de faire campagne pour que les trois exceptions à l’avortement soient incluses dans le nouveau code. Durant cette période, un groupe d’experts des Nations Unies a d’ailleurs publié un communiqué enjoignant le Honduras de profiter de la réforme du Code pénal pour éliminer la discrimination contre les femmes dans la législation et harmoniser les droits reproductifs des femmes avec les standards de droit international des droits de la personne.

 

En dépit de tous les efforts déployés et des recommandations des organismes internationaux, le nouvel article sur l’avortement approuvé par le Congrès national au début de l’année 2018 pénalise toujours la pratique et ne prévoit aucune exception à sa criminalisation. Le président hondurien a même déclaré que si la décriminalisation avait été approuvée, il aurait apposé son droit de veto, en alléguant des raisons religieuses.

 

Néanmoins, les organisations de droits de la femme refusent d’abandonner la lutte et persistent dans leurs efforts afin d’assurer un suivi des recommandations des organisations internationales et pour que l’attention soit maintenue sur ce sujet. Un rapport alternatif sur le suivi de la mise en œuvre des recommandations faites par le Comité des droits de l’homme à l’État du Honduras a notamment été élaboré par la Plataforma Somos Muchas avec l’appui d’ASFC.

 

 

Audience du 5 octobre

 

La journée de son audience initiale, Sara est extrêmement nerveuse. Elle a peur et ne peut toujours pas croire ce qui lui arrive. Sara est toutefois très reconnaissante du soutien qu’elle a. Plusieurs femmes de diverses organisations de droits de la personne sont présentes afin de démontrer leur appui à la cause et à Sara.

 

Malgré le fait qu’il ne s’agit que de l’audience initiale, l’avocate Gissela espère que les charges soient retirées dès cette première étape des procédures judiciaires, afin que le cauchemar de Sara prenne fin.

 

Durant l’audience l’avocate présente toutes les preuves afin de démontrer que Sara a agi sous pression et sous l’effet d’une peur insurmontable. Après avoir bien écouté les parties, la juge accepte finalement d’ordonner un arrêt définitif des procédures. Le soulagement est total pour Sara, sa famille et toutes les femmes qui sont venues l’appuyer en cette journée difficile.

 

C’est une petite victoire qui donne espoir aux femmes de ce pays. Sara peut maintenant espérer un futur heureux, mais pour plusieurs femmes cette année, leur drame se terminera d’une tout autre manière.